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Anomalie des zones profondes du cerveau

  • 10 févr. 2016
  • 3 min de lecture

Laure Limongi _ http://laurelimongi.com/

« Fatigue et mal de tête constants. Ce matin, dès l’éveil, pluie fine. Le ciel est uniformément gris, sans plus d’azur ni de rayons qu’il n’y en a dans ma pensée. (…) Matinée toute occupée à amadouer une forte migraine que j'ai traînée tout le jour d'hier et qui ne m'a guère laissé dormir de la nuit. De nouveau l'esprit disjoint, disloqué, mon organisme tout entier est comme ces maisons trop sonores où du grenier l'on entend tout ce qui se fabrique dans la cuisine. » [1]

Loin d’être « l’attribut mythologique de la femme bourgeoise et de l’homme de lettres » [2] comme le prétendait un rien narquois Roland Barthes en 1975, la céphalée est bien plus que la compagne indésirable, familière et honnie de patients souffrant de l’une de ces multiples déclinaisons [3]. « Calvaire invisible », elle oblige à déposer les armes et à « revoir sans cesse le scénario de sa propre vie » [4], fait perdre l’équilibre en même temps que la mémoire et le fil de ses pensées. Le temps se fige, la douleur prend possession de soi, l’espace se rétrécit à chaque nouvelle salve que le malade cherche de mille manières à esquiver.

L’algie vasculaire de la face, ou “migraine du suicide”, est une affection rare (trois personnes pour mille) très invalidante, se jouant des traitements et des modèles explicatifs. L’écrivaine Laure Limongi la décrit avec force détails dans un objet littéraire inclassable tant les formes et les genres narratifs s’entrecroisent : à la fois recueil de citations littéraires, catalogue de découvertes scientifiques, récit autobiographique à deux voix [5] et journal de bord, Anomalie des zones profondes du cerveau est un roman à la scansion très particulière, sans doute la seule à même de rendre compte du chaos intérieur.

Pour en comprendre les symptômes et les effets secondaires des traitements censés les soulager, nul mieux que Giorgio De Chirico et les motifs en zigzags de son De retour au château (1969), certains passages d’A la recherche du temps perdu (précisons que Proust [6] était phobique, migraineux, insomniaque, asthmatique et neurasthénique, allergique à de nombreux aliments, à l’odeur des parfums, des fleurs et avait développé une hypersensibilité à la lumière et aux bruits. Ces pathologies associées à des surdosages médicamenteux et des drogues diverses avaient provoqué une déficience de la mémoire volontaire, d’où l’épisode de la madeleine), l’évocation de la syphilis et des transes mystiques de Maupassant, la relecture de l’univers psychédélique des deux volumes [7] les plus célèbres composant l’œuvre de Lewis Carroll, sans omettre d’évoquer Beckett, J.F.K., Freud, Van Gogh, Einstein, Darwin ou Jules César.

Giorgio De Chirico, De retour au château (1969) _ Fondazione Giorgio e Isa De Chirico, Rome

Si l’auteure admet avoir pris la plume pour ne pas se « sentir isolée par la souffrance » [8], on aurait tort de ne voir dans son livre qu’une longue litanie de douleurs et d’afflictions, illustrée de citations et d’observations érudites. Loin d’être un récit nombriliste et autocentré, Anomalie des zones profondes du cerveau témoigne en effet d’une quête de Soi visant précisément à dépasser les aléas de la maladie, à rendre à l’esprit toute sa place, aux côtés d’un corps hébété par la souffrance, afin de sortir soi-même l’aiguille qui s’est « invitée dans l’œil gauche en s’enfonçant avec de plus en plus d’acharnement » pour redonner au quotidien des apparences de normalité.

« Il faut du chaos en soi-même pour accoucher d'une étoile qui danse », comme disait Nietzsche [9]…

[1] A.Gide, Journal 1889-1939, Paris, Gallimard (« La Pléiade »), 1951, pp.562 & 1058.

[2] R.Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p.128.

[3] http://www.neuroscoop.net/download/1-DIU1_GG_Intro_classification-ICHD1.pdf

[4] L.Limongi, Anomalie des zones profondes du cerveau, Paris, Grasset, 2015, p.49.

[5] Le passage « Ma femme est terrorisée. Terrorisée par ma douleur. » (p.12) dédouble la voix du narrateur : l’auteure s’adresse au lecteur avec des caractères en italique, la voix d’un narrateur fictionnel, de sexe masculin, est retranscrite en caractères romains.

[6] Sebastian Dieguez, Maux d’artistes. Ce que cachent les œuvres, Paris, Belin, 2010.

[7] L.Carroll, Alice au pays des merveilles. De l’autre côté du miroir, Paris, Gallimard, (1865/1872) 2015.

[8] https://www.youtube.com/watch?v=ddyTl3w-bGg

[9] F.Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Le Livre de Poche, 1992.


 
 
 

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