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Les Porn Studies ? “Oooh, juste un doigt…”

  • 5 févr. 2016
  • 6 min de lecture

« La pornographie est construite comme le fantasme et le rêve sexuel. Elle est tout aussi irréelle, mégalomane, alogique et stéréotypée. » (Gunther Schmidt, fondateur de la Gesellschaft für Systemische Therapie)

La pornographie est au culte romantique de l’amour ce que le selfie de fin de soirée est à l’autoportrait photographique dans l’histoire de l’art : une représentation de Soi au rabais, mimétique et d’un conformisme à faire pâlir d’envie tous les autocrates de l’Histoire. Dans toute société, les libéralités et les interdits de la sexualité sont l’enjeu de luttes de pouvoir dont les femmes sont d’ordinaire les grandes perdantes, dans l’intimité sexuelle (B.Pénicaud, V.Vidal-Naquet, Les révolutions de l’amour. Sexe, couple et bouleversements des mœurs de 1914 à nos jours, Paris, Perrin, 2014) comme dans le 7ème art. Objet du besoin masculin plus que du désir (que les esprits romanesques nous pardonnent ce trait d’esprit), le corps féminin n’a plus d’obscur que le nom, tant il a été instrumentalisé, réifié, exposé sous toutes les coutures à des fins marchandes, idéologiques et, disons-le, de divertissement. Les démesures du capitalisme, l’absence de sens et de projet d’un système qui selon Baudrillard tourne à vide, ont depuis bien longtemps signé la mort des dernières illusions égalitaristes. Le corps féminin sert avant tout à vendre et à promouvoir la domination masculine, tandis que le féminin et la féminité continuent de se définir par défaut.


« Tout se passe comme si les hommes étaient nés avant, parce qu'ils ont un droit sur le corps des femmes. C'est cela, la valence différentielle des sexes. Et, dans chaque société, ces catégories binaires sont affectées d'un jugement de valeur. Il y a valorisation d'un genre et dévalorisation d'un autre. » (F.Héritier, « La guerre des genres », Le Magazine littéraire, n°527, janvier 2013)


Dans les années 30, les cartes semblaient pourtant avoir été rebattues _ l’évolution des mœurs amoureuses, étroitement liée à celle du contexte social, culturel et politique de l’après-guerre, avait laissé entrevoir de nouvelles perspectives : le triomphe du mariage d’amour, la diffusion de pratiques érotiques basées sur la recherche de plaisir, une forme de permissivité dans les relations adultérines. Mais c’était sans compter avec les reculs hypocrites initiés par les tenants d’un retour aux valeurs traditionnelles : « les maisons closes étaient indissociables d’une représentation du féminin articulé autour de deux figures opposées et complémentaires : vierge pure et inaccessible avant d’être épouse et mère, prostituée initiatrice et pourvoyeuse de plaisirs, dangereuse pour la société. » ( A.Corbin, Les Filles de noce. Misère sexuelle et prostitution, Flammarion, Paris, 1982) Leur fermeture en 1946 signera selon l’historien Alain Corbin la fin de la diffusion des conduites de plaisir apprises en leur sein et pratiquées ensuite dans le lit conjugal. L’éducation sexuelle prendra dès lors des voies plus officielles et insidieusement encadrées sous la pression de normes conservatrices et liberticides, du moins pour les femmes et les minorités.

Des injonctions contradictoires se posent aujourd’hui à chacun : il faut à la fois « concilier l’exigence de réciprocité et celle de réalisation individuelle, manifester simultanément spontanéité et contrôle de soi, faire preuvede flexibilité dans les situations et de cohérence de soi. » (M.Bozon, Sociologie de la sexualité, Paris, Armand Colin, 2009) Rien de moins. Les hommes persistent à valoriser la sexualité comme expérience individuelle, tandis que pour les femmes elle conserve un sens principalement relationnel, au moment même où elles font face à des attitudes machistes les plus déplorables dans l’espace public.



Et le sexe dans tout ça ? Pas celui des alcôves, nooooon…celui surexposé, normé et convulsif que des hardeuses sous antalgiques essaient de nous “vendre” par écrans interposés. Mais que dit cette réalité crue de notre époque et de notre système de valeurs ? Voir une séquence vidéo (ou plus si affinités) sur YouPorn vaut-il adhésion à la violence des images, à la soumission apparente des corps au diktat de la performance pour la performance ? Le scoptophile (plaisir érotique procuré par l’acte de voir) qui sommeille en nous sait où chercher et où consommer des produits jetables (façon de parler). Mais que penser de l’âge moyen chez les garçons du premier visionnage d’un film porno ? 12,5 ans… L’injonction à la tyrannie du plaisir (J.-C.Guillebaud, La tyrannie du plaisir, Paris, Seuil, 2001) n’aurait donc plus aucune limite d’âge ? Qui incriminer ? Ceux qui auraient légalement et techniquement les moyens de restreindre l’offre ? Les autorités publiques, les hébergeurs, les FAI (Fournisseurs d’Accès Internet) ? Les internautes eux-mêmes, aussi peu désireux d’entendre parler d’esclavagisme moderne que du choix délibéré d’exercer ce métier ? Du luxe à l’automobile, aucun secteur d’activité n’échappe à l’injonction qui voudrait qu’une femme à demi-dénudée vaut mieux que deux tu l’auras. Si la pruderie mal placée a ses limites, nul doute que les grandes marques et les publicitaires tardent à connaître les leurs.


« Rien n’est plus naturel que le désir sexuel, rien n’est moins naturel que les formes sous lesquelles ce désir s’exprime et cherche son assouvissement. » H.-J. Döpp


Difficile de retracer la genèse des changements de regards sur la sexualité ayant abouti à la situation actuelle : de la Seconde révolution française à la Loi Neuwirth (1967), en passant par l’influence des mouvements contre-culturels, le cinéma ou les nuits fauves des années Sida, la liste des champs d’études à explorer pour appréhender la société pornographique décrite par Jean-Paul Brighelli est vertigineuse.


Le cinéma américain, du fait des nombreuses contraintes imposées par le Code Hays (1930-1967), a connu une “longue adolescence” (Linda Williams). Durant cette période, l’acte sexuel se limitait à des baisers furtifs et était conçu comme un interlude hors de la narration. Au tournant des années 70, les représentations cinématographiques du sexe reflétaient les révolutions des pratiques sexuelles, modelant en retour nos propres expériences. La sexploitation et le hardcore (également appelés stag films et blue movies) sont apparus en 1969 sous le nom de “films de docteurs” (white coaters).

A l’origine, le terme exploitation désignait des films ne pouvant avoir recours à des arguments de vente classique (présence d’une star, soin apporté à la réalisation). Avec l’avènement du Net en 1987 puis du Web en 1990, le porno va changer de dimension et de public. La suite, on la connaît. La spécialiste des médias Wendy Chun a remarqué que le succès des sites pornographiques a fourni à beaucoup d’entreprises américaines la preuve que les utilisateurs d’internet étaient prêts à payer en ligne avec leur CB. La cyberpornographie a ainsi « ouvert la voie à l’autoroute de l’information, incitant le gouvernement comme les compagnies commerciales à débattre du statut d’internet comme mass média. » (W.Chun, Control and Freedom: Power and Paranoia in the Age of Fiber Optics, Cambridge, The MIT Press, 2008)


Puisque la vulgarité n’est malheureusement pas l’apanage du cinéma porno et des vidéos pseudo-amateurs (camgirls et camboys) mises en ligne sur des plateformes web dédiées, un examen de conscience est nécessaire, ne serait-ce que pour apporter des réponses pertinentes aux adolescents tout juste sortis des jupes de leurs mères adorées. La norme sociale a beau être à géométrie variable selon les interlocuteurs interrogés, les actes d’accusation à l’encontre de l’univers du porno (producteurs, “stars” invités dans les médias, internautes, clients) finissent par paraître inaudibles.


Ce qui se joue au fond dans les pratiques de consommation des vidéos amateurs comme des tournages plus “professionnels” se rapproche, par bien des aspects, de la description des nouveaux visages de l’aliénation féminine par l’essayiste Mona Chollet : « La dévalorisation systématique de leur physique, l’anxiété et l’insatisfaction permanentes au sujet de leur corps, leur soumission à des normes toujours plus strictes et donc inatteignables sont typiques du backlash (retour de bâton), qui dans les années 80 a suivi l’ébranlement provoqué à la fin des années 60 par la deuxième vague de féminisme. Le corps a permis de rattraper par le col celles qui auraient pu se croire tout permis après avoir obtenu de haute lutte leur indépendance économique et la maîtrise de leur fécondité. » (Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, La Découverte, 2015.)


A force d’images interchangeables et de voyeurisme, le porno ne serait-il pas devenu au fond le miroir grossissant d’une époque tapageuse qui ne sait plus où donner de la tête pour se divertir ? Les Gender studies et les Porn studies s’accordent pour décrire la permanence des préjugés, des stéréotypes et des discriminations sociales à l’origine d’une “réalité” fantasmée et en définitive ultra-codifiée. « La pornographisation de la culture contemporaine n’est pas l’avancée d’un ver maléfique jusqu’au cœur du mainstream américain qui obligerait les femmes à agir comme des stars du porno. La prolifération d’images sexuelles doit être replacée dans le cadre d’une histoire sociale et culturelle de la sexualité. » (Linda Williams, Screening Sex. Une histoire de la sexualité sur les écrans américains, Paris, Capricci, 2014.) N’en déplaisent à Jacquie & Michel, d’anciennes stars du X, des sociologues (M.Trachman, Le travail pornographique. Enquête sur l'industrie du X, Paris, La Découverte, 2013 ; Coll., Cultures pornographiques. Une anthologie des porn studies, Paris, Editions Amsterdam, 2015), des philosophes (R.Ogien, Penser la pornographie, Paris, PUF, 2008), des journalistes et des psychiatres (DSM-5) ont jeté leur dévolu sur le sujet.


On dit merci qui ?!? :D



J.Hartleyb, Docteur en Sociologie politique. Enseignant à l'ISEG en MCS.


 
 
 

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