Les abysses de la minceur
- 27 janv. 2016
- 6 min de lecture
Le grand public le sait, l’univers du mannequinat est une jungle cruelle dans laquelle il faut savoir survivre et se faire respecter. Les directeurs artistiques, les grands couturiers et les créateurs se pressent pour nous présenter leurs modèles de beauté, censés nous faire rêver à un corps toujours plus inaccessible. Les magazines nous aliènent à leur vision d’un idéal esthétique qui finit par influencer les représentations collectives et la perception que l’on a de nous-mêmes.
Une question se pose alors : comment s’opposer aux diktats de la mode lorsque la société impose la tyrannie de la minceur comme signe de normalité ?

Une beauté éphémère
« Notre monde fabrique de la plainte, installant un malaise sourdement diffus, alors qu'il se donne plus que d'autres, et comme jamais, en promesse de beauté. »
A l’heure où les régimes poussent des millions de jeunes femmes à se rallier à l’injonction de la minceur et à la tendance “healthy”, où la taille 34 devient la mensuration “normale”, une nouvelle définition de la beauté redessine peut-être ces derniers mois les corps dans notre société. Au cours de l’histoire, la beauté n’a en effet pas toujours été synonyme de tailles de guêpe et de silhouettes filiformes. Ahmès-Néfertari, épouse du pharaon Ahmosis, était une femme connue pour sa beauté : elle est représentée comme une femme mince et musclée, aux longues jambes et au postérieur imposant, aux seins menus et à la taille large. Au Moyen-Âge, la femme idéale possédait de larges épaules, des seins petits, fermes et écartés, une taille de guêpe, des hanches étroites et un ventre rebondi ainsi que des cheveux blonds. A la Renaissance, les cuisses dodues, les poitrines lourdes et les formes rebondies de Rubens étaient courtisées tandis que pour une femme du 17ème siècle, le teint pâle, la poitrine et les bras potelés ainsi qu’une taille fine étaient à privilégier pour être une femme courtisée. Dès les années 1930, la presse féminine, Hollywood et les maisons de haute couture modifient le regard porté sur les corps et les visages féminins en imposant une esthétique du sensuel et de l’érotisme.
Si c’est aujourd’hui dans le mannequinat que cette tyrannie exerce le plus concrètement son pouvoir, la tyrannie de la minceur touche l’ensemble de la société à travers les régimes, les magazines mais surtout les publicités et les défilés des grandes marques _ Victoria’s Secret et ses anges retouchés, Abercrombie & Fitch et son personnel d’accueil dénudé, Whistles et ses mannequins en fibres de verre trop maigres pour ne pas provoquer la polémique.
« J'ai fait un régime. J'ai dû en suivre deux à la fois, parce qu'un seul ne m'aurait pas assez nourri. »
Barry Marter
À la conquête de la perfection
Agnes Hedengard, jeune mannequin de 19 ans possède une silhouette “trop grosse” selon les agences de mannequinat pour exercer son métier. Cette jeune femme a fait le buzz en postant une vidéo sur Youtube en août 2015 affirmant qu’elle était sans travail à cause de ses hanches trop larges et de son postérieur trop imposant. Son IMC (Indice de masse corporelle) se situe à 17,5 la positionnant directement en situation de maigreur.
Les agences de mannequinat sont devenues intransigeantes au sujet des mensurations de leurs modèles. Le tour de poitrine est fixé entre 80 et 90 cms, le tour de taille entre 57 et 64 cms tandis que le tour de hanches ne doit pas dépasser 93 cms. Le poids se situe entre 48 et 60 kgs suivant la taille, elle-même fixée entre 172 et 190 cms. Les mannequins de podium débutent généralement leur carrière vers l’âge de 16 ans. Les mensurations parfaites sont 85/85/60 pour une taille d’au minimum d’1,72 mètre. Concernant l’IMC, celui d’un mannequin tourne autours de 16. L’IMC moyenne est de 18,5 selon l’OMS. En dessous de ce seuil, la personne est considérée comme maigre, en dessous de 17, on parle de dénutrition sévère et en dessous de 16 de famine. Durant la Fashion Week de septembre 2015, les marques Oscar de la Renta, Victoria Beckham et Michael Kors ont usé et abusé de la maigreur de leurs mannequins lors de leurs défilés, ce qui n’est pas sans conséquences, du moins peut-on légitimement le supposer, sur la perception que leurs aficionadas et les fashionistas auront de leur propre corps. Sans parler du regard que les hommes leur portent...
Un idéal souvent mortel
« Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, bonheur parfait retouché sur Photoshop. Vous croyez que j’embellis le monde ? Perdu, je le bousille. »
« I see the magazines workin’ that photoshop, we know that shit ain’t real, c’mon now, make it stop. (...)
My mama, she told me don’t worry about your size, she says boys like a little more booty to hold at night. »
Avec l’arrivée de logiciels comme le célèbre Photoshop, les magazines et les publicitaires ajoutent une pression supplémentaire chez les jeunes filles dans leur quête de perfection. Cependant, vouloir atteindre un idéal qui n’existe pas entraîne souvent des conséquences dramatiques, comme l’anorexie, la boulimie ou encore le suicide. Dans le monde du mannequinat, l’anorexie mentale est fréquente : la jeune femme se prive volontairement de toute nourriture afin de ne pas prendre de poids et même de maigrir. Cette maladie est reconnue comme étant un trouble psychopathologique ayant entrainé entre 2001 et 2012 la mort de 6 mannequins.
Isabelle Caro, ancien mannequin décédée à l’âge de 28 ans en 2010, est connue pour sa campagne choc pour la marque italienne No-l-ita en 2007 dans laquelle elle pose entièrement nue. Elle se décrit elle-même comme ayant « du psoriasis, la poitrine qui tombe et un corps de personne âgée » afin de marquer les esprits. Pas moins de 21 mannequins (dont 5 hommes) se sont suicidés au cours de la même période.
«La maigreur ça engendre la mort et c'est tout sauf la beauté, c'est tout le contraire»
Isabelle Caro
Une nouvelle définition de la beauté ?
« L’imperfection, c’est la beauté. La folie, c’est le génie. Il vaut mieux être totalement ridicule que totalement ennuyeux. »
Marilyn Monroe
Pour remédier à cette tyrannie de la minceur, peut-être faudrait-il, à l’instar de certaines marques, généraliser le défilé de mannequins répondant moins aux canons fixés par les couturiers en vogue dans les années 90 ? Dans Lagerfeld Confidential, Lagerfeld ne déclarait-il pas qu’« en matière de beauté, il faut accepter l’injustice comme normale, sinon on est fonctionnaire » ?
Les nouveaux mannequins, comme Jennie Runk, Candice Huffine ou Robyn Lawley, cultivent la différence, faisant de leurs handicaps (relatifs au regard de la diversité observable dans la rue) une force et non une faiblesse, se démarquant ainsi du tout-venant dans le monde de la mode. Les femmes peuvent désormais s’identifier non plus uniquement aux mannequins anorexiques foulant les podiums, spectacle des gens fortunés confortablement installés sur le « front row », mais à de véritables ambassadrices d’un anticonformisme soft. Il faut souhaiter qu’elles accompagnent de profonds changements qui remettraient enfin en question les diktats de la Mode et bouleverseraient la croyance en l’universalité du Beau : « La beauté change bien au-delà des seuls effets de mode ; elle épouse les ruptures culturelles, les conflits de genre ou de génération. »
Ainsi, les marques Diesel (Winnie Harlow et Jillian Mercado), Alexander Mc Queen (Aimee Mullins), Levi’s et Calvin Klein (Del Keens), Dior (Daphné Groeneveld), MAC (Jelena Abbou) ou FTL Moda (Madeline Stuart) incarnent-elles celles qui pourraient bien rendre, aux yeux de tous, la différence enfin acceptable.
Madeline Stuart a su faire de sa différence un atout. Madeline a 18 ans et est atteinte de la trisomie 21. Elle vient de prouver le 13 septembre dernier à la Fashion Week de New York à quel point sa maladie est une opportunité et non un obstacle à son rêve de devenir mannequin.
Winnie Harlow est d’origine canadienne. Connue pour être atteinte comme Michael Jackson de vitiligo (maladie chronique de l’épiderme entraînant une dépigmentation de la peau), sa différence a fait d’elle la figure emblématique des campagnes Desigual et Diesel. Soucieuse de faire accepter les défauts de chacun, elle invite, sans doute sincère mais un peu naïvement, la société « à plus de tolérance ». Car comment ne pas voir dans cette mise en visibilité de l’écart à la norme un outil marketing comme un autre pour des marques positionnées sur un marché hyperconcurrentiel ?


« La beauté n’a jamais été absolue ni immuable, mais elle a pris des visages variables selon la période historique et le pays ; et cela concerne la Beauté physique (de l’homme, de la femme, d’un paysage…) mais aussi la Beauté de Dieu, des saints ou des Idées. »
De nos jours, la beauté signifie être toujours plus mince, ne pas avoir de formes et vérifier si notre “thigh gap” éventuel est conforme à une norme fixée par d’obscurs blogueurs, journalistes ou tendanceurs. Certaines jeunes filles, prêtes à tout pour l’obtenir, vont jusqu’à ingérer des boules de coton pour se priver d’appétit, montrant par là le caractère extrême et irraisonné de ce type de comportement. Mais comment les convaincre que « la normalité est une perfection qui n’est pas de ce monde » (Adrien Verschaere), sinon en faisant de nos différences une nouvelle norme qui ne porterait pas son nom ?
Laura Delarue

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