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Le Genre, à l’origine des discriminations sociales ?

  • 27 janv. 2016
  • 8 min de lecture

Dans la plupart des sociétés, l'homme a toujours été perçu comme un être supérieur à la femme. Mais d'où nous vient cette vision des rapports entre les deux sexes ? Est-elle naturelle, innée, inscrite dans nos gènes ou est-elle conditionnée par la société ? Un troisième genre a-t-il sa place dans notre société ?

Crédit photo : Thomas Cyprien, Gay Pride de Toulouse, juin 2012

La différence entre les sexes est-elle naturelle ou culturelle ?

Si les travaux de psychologie évolutionniste[1] font la part belle aux différences biologiques (constitution, énergie cinétique, hormones, masse musculaire) pour expliquer les normes hiérarchiques et comportementales entre les sexes, les études du genre mettent en cause depuis les années 60 les visions consistant à attribuer des caractéristiques biologiques immuables aux femmes et aux hommes. « Il n’y a pas d’essence de la féminité, ni de la masculinité mais un apprentissage tout au long de la vie des comportements socialement attendus d’une femme ou d’un homme. Autrement dit, les différences systématiques entre femmes et hommes ne sont pas le produit d’un déterminisme biologique, mais bien d’une construction sociale. »

Les sociétés organisent des statuts, des tâches, des rôles, des manières d’être et d’agir entièrement marqués par la distinction normative masculin/féminin. L’identité sexuée est en quelque sorte une composition complexe faite d’imitations, de processus identificatoires, d’assignations à être ou ne pas être. « Le genre est donc une construction sociale et non une donnée de la nature. » Le féminin et le masculin se sont socialement construits dans une relation d’opposition et de rapports de pouvoir : les valeurs associées au féminin étant généralement déconsidérées, les femmes n’ont longtemps eu d’autre choix que de se cantonner à la sphère privée, laissant les hommes écrire (au sens littéral du terme) l’Histoire à leur place.

Dans les trois monothéismes, l’homme et la femme ont des rôles bien distincts et hiérarchisés. Dans le christianisme, la femme est soumise à l'homme, son rôle étant de procréer _ « Femmes, soyez tout dévouement pour vos maris comme il convient à des personnes unies au Seigneur. » Dans l’Islam, les femmes n’ont pas toujours libre accès aux mosquées _ « L’enseignement oral du Prophète, transmis par les hadiths, impose que les femmes soient hors de vue des hommes durant la prière et suggère qu’elles accomplissent la prière chez elles si les conditions rituelles ne sont pas assurées. » Dans le judaïsme enfin, certains passages du Talmud jettent le trouble _ « Béni sois Tu de ne pas m’avoir fait femme » _ même s’il faut se garder de verser dans des interprétations trop littérales.

Crédit photo : https://charliehebdo.fr/

D'après l'anthropologue Françoise Héritier, « de façon universelle, l'antériorité vaut supériorité : parce que les parents naissent avant les enfants, ils ont la charge des enfants mais aussi l'autorité sur eux. Et, puisque les femmes sont nécessaires aux hommes pour qu'ils aient des fils, les hommes se sont approprié leur corps et les ont traitées sinon comme des objets, du moins comme des cadettes sur qui ils ont autorité. » Les femmes ont ainsi été reléguées à la maternité, au domestique, à l'intérieur, à l'intime, alors que les hommes ont accès à l'extérieur, à l’espace public, à l'action. Dans la série Mad Men par exemple, « tout est à sa place et chacun dans son rôle. Sous la domination de l’apparence (vêtements, maquillage, mise en pli) se cache un autre type de domination : celui de l’ordre établi dont les personnages sont les acteurs et les victimes. Bonheur féminin d’une cuisine bien ordonnée, bonheur masculin d’une voiture puissante et confortable, bonheur pour tous dans l’illusion d’une réussite conjugale. »

Le Genre comme cadre normatif dès l’enfance

Les traditions, les mentalités et les représentations collectives influencent directement, dès la plus tendre enfance, la différenciation des rôles sexués, c'est-à-dire ce que l'on attend des deux sexes. En effet, chez l'enfant, le sexe qui lui est attribué à sa naissance va influencer les agissements, qu'ils soient éducatifs ou simplement comportementaux de son entourage familial et social. Ainsi, l'identité sexuelle de l'enfant est fortement liée à son environnement. On appelle “consistance du genre” le moment où l'enfant prend conscience que son sexe est définitif. Selon le psychologue américain Lawrence Kohlberg, à l’âge de 6 ans l'enfant prend conscience qu'il doit intégrer les règles du groupe et donc de son entourage. C'est également à ce moment que l'enfant assimile les normes sociales.

De ce fait, dans toute société, les enfants souhaitent posséder des jouets leur permettant de reproduire les gestes de leur parents : une petite fille rêve d’une cuisinière ou d’une poupée, un petit garçon convoite la même caisse à outils que son père. Ainsi, ils se conforment à ce que l'on attend d'eux, reproduisant les stéréotypes qui façonnent notre société. Inconsciemment pour ces enfants, ce comportement respecte les normes sociales et ce qu'ils considèrent comme gratifiant socialement. Ne pas se comporter en accord avec leur genre devient inacceptable pour eux. Les jouets dans leur globalité renvoient à un monde binaire : extérieur et intérieur. Les filles se voient attribuer des jouets d'intérieur liés au champ du domestique et du maternel. A contrario, les garçons bénéficient d'un choix de jouets plus diversifié et associé à l'extérieur. De plus, les jouets attribués aux deux sexes renvoient à des compétences bien précises pour chacun d'eux. Elles sont plus verbales pour les filles, plus mathématiques et scientifiques pour les garçons. Des marques et la grande distribution souhaitent faire évoluer ce système en déclinant certains jouets pour les deux sexes dans le but de modifier le rôle de chacun dans la société. C'est le cas du jeu pour fille GoldieBlox conçu en 2012 par une ingénieure américaine diplômée de Stanford. Constatant que seuls 11% des ingénieurs aux États-Unis étaient des femmes, Debbie Sterling a mis en avant la nécessité d'agir dès le plus jeune âge, car les filles commencent à perdre tout intérêt pour les sciences dès l'âge de 8 ans. D’où l’idée d'associer des éléments de construction à un livre : c'est ainsi que le principe de GoldieBlox est né. Inutile de préciser que les jouets genrés ne sont pas du goût des petites filles, comme en témoigne la colère mémorable de la petite Riley à l’approche de Noël.

Dans la littérature jeunesse, les auteurs ont tendance à placer les héros masculins au centre de l’action et à leur attribuer les places d’honneur (grâce à l’effort conjugué du milieu associatif et des éditeurs, cette lecture des rapports entre les sexes tend à s’estomper depuis quelques années). Les garçons sont effectivement montrés à l'extérieur et les filles à l'intérieur. Une étude a prouvé que « sur 78% des couvertures de livres pour enfants figure un personnage masculin, peu décrit par un attribut de genre (comme la barbe ou une casquette). A l'inverse, les personnages féminins ne sont décrits qu'à l'aide d'attributs considérés comme propres à leur sexe (vêtements, éléments de coiffure...) ». D'autre part, le cursus et l'orientation scolaire jouent aussi un rôle important dans la formation de l'identité sexuelle de l'enfant. A capacité et réussite égale, les filles sont plus orientées vers des filières sociales ou littéraires.

Ces différents facteurs ont un impact direct sur la répartition des genres dans les catégories professionnelles. Dans les professions incarnant les “vertus dites féminines” (fonction publique, santé, social, services à la personne), les femmes sont surreprésentées. En effet, « 97 % des aides à domicile et des secrétaires, 90 % des aides-soignants, 73 % des employés administratifs de la fonction publique ou encore 66 % des enseignants sont des femmes ». Ces métiers, peu reconnus professionnellement, sont mal rémunérés et entretiennent donc une forte inégalité des revenus entre les hommes et les femmes. De plus, les femmes sont toujours peu nombreuses dans les professions incarnant les “vertus dites viriles” : elles représentent 2 % des ouvriers du bâtiment, 10 % des chauffeurs, 15 % des policiers, pompiers et militaires.

Un troisième genre ?

« Si l’anatomie donne la base, ce sont les rituels, les apprentissages, les prescriptions qui donnent aux corps leur masculinité et leur féminité. Nous nous fabriquons par la culture, l’apprentissage, la société dans laquelle nous grandissons, et nous apprenons à devenir un garçon ou une fille, puis un homme ou une femme. » Pour la grande majorité des individus, l'identité du genre est conforme avec les organes génitaux internes et externes de l'enfant à la naissance. Selon l’OMS, 1 personne sur 2.500 a toutefois une identité de genre en opposition radicale avec son sexe biologique, ce qui amène le corps médical à proposer aux parents une opération de “réattribution de sexe”. D’autres sources avancent que les personnes non prises en charge seraient en réalité 10 fois plus nombreuses. Nous voyons apparaître dans nos sociétés de nouveaux termes comme “genre neutre” ou “troisième genre” qui désignent les intersexués et/ou les transsexuels. 1,7% des naissances sont dites intersexuées, ce qui signifie qu'il est impossible de définir le sexe de l'enfant. En France, lorsque l'enfant naît avec les deux sexes, des tests génétiques et hormonaux déterminent le genre du nouveau-né. Les parents ont alors trois ans pour décider du genre de leur enfant. Dans les pays anglosaxons et en Suisse, ces opérations sont très souvent contestées, car assimilées à des mutilations sexuelles. De plus, l'enfant n'ayant pas conscience de la situation, ne peut donc pas choisir par lui-même le genre qui lui sera attribué durant toute sa vie. Sur le plan administratif, la case du “troisième genre” existe déjà dans de nombreux pays comme l’Allemagne, le Népal, l’Inde ou l’Australie. En France, le Tribunal de Grande Instance de Tours a ordonné à la Mairie de réécrire l'acte de naissance d'une personne en stipulant la mention “neutre” dans la case sexe. Le parquet a fait appel de la décision, relançant ainsi le débat sur un troisième genre.

Qu'en est-il de la législation autour des transsexuels ? La transsexualité est le fait d’avoir le sentiment d'être né dans le mauvais corps à la naissance, ce dont l'individu prend en général conscience durant l'enfance. Le transsexualisme a été jusqu’en 2012 répertorié dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) comme trouble de l’identité sexuelle. La Société américaine des psychiatres a décidé de le retirer de sa cinquième édition (2013), le remplaçant par Gender Disphoria, une catégorie qui ne classe plus les transgenres dans les maladies mentales. En France, pour obtenir un changement d'état civil, la personne transsexuelle doit avoir subie une opération chirurgicale conforme au sexe choisi par cette personne. L'irréversibilité et la gravité de ce type d'intervention justifie et nécessite une procédure préalable d’évaluation multidisciplinaire, telle qu'une évaluation psychiatrique, endocrinienne et chirurgicale, correspondant aux critères internationaux de la WPATH. Ces interventions sont prises en charges à 100% par la Sécurité sociale et répertoriées comme ALD hors liste. Il est également possible de changer de prénom mais cela nécessite une apparence proche du genre désiré.

En 2012 en Suède, le “Mouvement pour la neutralité sexuelle” a franchi une étape importante : le nouveau pronom “hen” (contraction de il « han » en suédois et elle « hon ») a été ajouté dans la version numérique de l'Encyclopédie nationale suédoise. Le genre neutre permet de lutter contre les stéréotypes qui façonnent notre société, nos rôles sexuels traditionnels. Selon ses militants, les parents devraient avoir le choix du prénom de leur enfant quel que soit son sexe, c'est-à-dire un prénom masculin pour une fille, un prénom féminin pour un garçon.

Au regard des différents points évoqués, il est naturel de s’interroger sur la frontière séparant le normal et le pathologique sur les questions touchant au sexe, au genre et à l’identité. Ne serait-il pas opportun que les constitutionnalistes se penchent sur ces questions afin d’ajouter un paragraphe à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ?

Mariannne Ducret

 
 
 

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