La tyrannie de la minceur
- 27 janv. 2016
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« On vend de la femme à la femme… en croyant se soigner, se parfumer, se vêtir, en un mot se “créer”, la femme se consomme. » Evelyne Sullerot, cité in Jean Baudrillard, La société de consommation, Paris, Gallimard, 1970.

Depuis les années 50, les modèles de beauté et de minceur font partie d’un vaste dispositif de contrôle de la physionomie des corps : les médias, les industries culturelles et les maisons de haute couture diffusent chaque jour des images retouchées enjoignant chaque femme à se rapprocher d’un idéal esthétique, par définition inaccessible. Conditionnée dès son plus jeune âge à surveiller son poids, son apparence, ses codes vestimentaires, ses gestes et ses postures dans l’espace public, la femme occidentale n’a d’autre choix que de se soumettre à des diktats d’autant plus difficiles à ignorer qu’ils touchent à l’essence même de son identité et de sa place dans la société. Les femmes, toutes générations confondues, en sont réduites à évoluer dans une temporalité courte, aliénante et peu gratifiante, celle du cycle de la mode. Au risque, comme le souligne très justement la journaliste Mona Chollet, d’y perdre une grande partie de leurs illusions en obéissant à des injonctions des plus paradoxales : « Les pressions sur leur physique, la surveillance dont celui-ci fait l’objet sont un moyen de les contenir, de les contrôler. Ces préoccupations leur font perdre un temps, une énergie et un argent considérables ; elles les maintiennent dans un état d’insécurité psychique et de subordination qui les empêche de donner la pleine mesure de leurs capacités. » (Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, La Découverte, 2015)
L’insatisfaction permanente au sujet de leur corps, la soumission à des normes toujours plus strictes les conduisent, contre toutes attentes, à continuer à se placer sous le regard et le jugement des hommes, au mépris parfois, comme nous le verrons dans cet article, de leur intégrité psychique et de leur santé.
Une forte pression de la société sur l’individu
Depuis l’entre-deux-guerres, la minceur est devenue une “normalité”. En effet, la plupart des personnes ont une perception négative de leur propre corps et la peur d’être en surpoids se développe. Une personne ayant des formes ou de petites rondeurs sentira tout le poids des contraintes sociales peser sur ses épaules. Mais comment la convaincre de son erreur d’appréciation ?
En 1937, “avoir la ligne” devient un objectif esthétique et Marie-Claire propose pour la première fois à ses lectrices des menus diététiques. Le poids idéal des femmes passe de 60 kilos en 1929 à 51,5 kilos en 1939 pour 1m60. Dans les années 60, les magazines ont généralisé la culture de l’esthétique et du soin : la publicité y occupe 60 à 70% des pages de Elle ou de Vogue. Résultat : les ¾ des Français issus des classes supérieures, la moitié des classes moyennes et 40% des ouvriers se trouvent trop gros. Dans la publicité, le poids du visuel s’est imposé : visages ou corps photographiés pleine page, grains de peau visibles, hanches et fesses cadrées et surlignées.
La société (mais qui se cache au juste derrière ce mot-valise ? Les mentalités et les représentations collectives, les médias, les tendanceurs, la Mode, les industries culturelles, le biopouvoir de Foucault, le système de signes cher à Barthes et Baudrillard ?) nous pousse à en vouloir toujours plus, d’où les régimes à succès qui sont de plus en plus médiatisés et valorisés comme le régime Dukan et le régime Cohen.
Le régime Dukan est un régime hyperprotéiné qui permet une perte de poids rapide, sans sensation de faim et sans fatigue excessive. Un régime à l’origine de nombreuses polémiques, car pour certains nutritionnistes, il est accusé de causer carences et déséquilibres, voire d’entraîner des risques physiopathologiques (pour les reins notamment). Pour le Dr Philippe David, le régime Dukan serait aussi à l’origine de cancers. Le régime Cohen, quant à lui, est un régime hypocalorique, visant à diminuer la quantité des aliments consommés mais sans en écarter aucun. Malgré ses résultats miracles, ce régime n’est pas sans conséquences non plus.
Mais pourquoi cette obsession ? Nous voulons tous plaire aux autres. Nous vivons à travers le regard des autres qui finit par avoir plus d’importance que le regard que nous portons sur nous-mêmes. Le sociologue Claude Dubar distingue deux composantes indissociables de l’identité sociale : l’identité pour soi qui renvoie à l’image que l’on se construit de soi-même et l’identité pour autrui qui est une construction de l’image que l’on veut renvoyer aux autres _ elle s’élabore toujours par rapport à autrui, dans l’interaction, en relation avec l’image que les autres nous renvoient (Claude Dubar, La crise des identités, Paris, PUF, 2000). Mais si plaire à autrui importe davantage que de se plaire à soi-même, être “comme tout le monde” est loin d’être une sinécure. Les promesses des régimes saisonniers dans la presse féminine n’engagent que ceux qui ont envie d’y croire : être mince apporterait bonheur, épanouissement, estime de soi et permettrait de mettre toutes les chances de son côté pour rencontrer pendant l’été le Prince charmant. La belle affaire...
Plus la norme d’un corps idéalisé sera perçue comme étant en décalage par rapport à l’image renvoyée par son propre corps, plus les composantes de l’estime de soi (confiance en soi, vision de soi, amour de soi) seront fragilisées et flottantes. De la haine de soi aux complexes physiques, il n’y a dès lors qu’un pas, vite franchi par bon nombre de femmes et d’hommes. « J’ai passé ma vie à vouloir être mince, eh bien je ne le serais jamais. Ras-le bol de cette image préfabriquée du bonheur où il faudrait faire du 36 fillette. Le bonheur n’a rien à voir avec ce qu’il y a sur la balance et il serait bon que l’on arrête de culpabiliser les gens avec ça. C’est un vrai racisme ! »
L’influence des médias et de la mode
Il suffit d’allumer la télévision ou d’ouvrir un magazine féminin pour se rendre compte que nous vivons dans une culture de masse qui idéalise la minceur. Les médias véhiculent une image basée sur l’idéal de la minceur perçue comme un but à atteindre, la clé du bonheur et de la réussite, amenant avec elle son lot de débordements. Ce ne sont plus les femmes qui sont mises en avant, mais le corps dans toute son intégralité. Pour les psychiatres, les sociologues et les nutritionnistes, les médias ont bien une influence négative sur le comportement alimentaire de leurs lecteurs et sont tenus en grande partie pour responsables de certaines dérives.
La presse magazine expose les corps en faisant de manière éhontée l’apologie de la maigreur, confortant les stratégies de communication marketing des grandes maisons du luxe, leurs principaux clients et annonceurs. Qui se souvient encore d’Isabelle Caro, actrice et mannequin, décédée d’anorexie ? En 2007, posant nue pour la campagne « No anorexia », elle expliquait pourtant : « J’ai accepté de participer à cette campagne pour alerter les jeunes filles en leur montrant les dangers des régimes, des diktats de la mode et des ravages de l’anorexie. Le but c’est de choquer pour sensibiliser ».

Quelles sont les pathologies générées par le culte de la minceur ?
Les causes sont multiples et relèvent dans tous les cas d’une psychopathologie de l’image du corps. Les femmes à la recherche du corps idéal encourent de nombreux risques de santé. Volonté de maigrir ou crainte de grossir, le résultat est le même. La personne adopte des comportements alimentaires pouvant aller dans certains cas jusqu’au décès.
L’anorexie est une maladie multicausale (infections bactériennes, troubles du métabolisme, effets indésirables lors de l’absorption de certains médicaments, etc.) se traduisant par une perte d’appétit, entraînant une incapacité de se nourrir lors de nombreuses semaines, mois ou années.
L’anorexie mentale est un trouble du comportement alimentaire se caractérisant par la privation volontaire de nourriture entraînant des restrictions alimentaires pouvant être radicales. Ce “manque d’appétit” est une véritable pathologie correspondant à une obsession de la minceur. Elle survient le plus fréquemment chez les jeunes filles entre 12 et 20 ans et touche 1 à 2% des femmes en France. Lorsque les complications dues à la dénutrition sont sévères, une hospitalisation est parfois envisagée car l’anorexie peut conduire dans 1/3 des cas au décès.
La compulsion alimentaire et la boulimie sont, elles aussi, des troubles des conduites alimentaires caractérisés par un rapport pathologique à la nourriture, se manifestant par des ingestions excessives d’aliments, de façon répétitive et durable[1]. Au contraire des anorexiques qui rejettent la nourriture, les boulimiques compensent leurs souffrances et le vide en elles par les aliments. Cette maladie est considérée comme une addiction, car les aliments sont une drogue dont il est impossible de se défaire. La boulimie concerne les femmes voulant perdre quelques kilos mais qui ne résistent pas à la tentation de manger. Daniel Rigaud nutritionniste spécialiste en TCA (troubles du comportement alimentaire) explique : « Dans une sorte de sauve-qui-peut, elle se gave. Elle se remplit en même temps de nourriture, d’effroi, de culpabilité, de honte, puis se soulage presque immédiatement, parce qu’il est tout à fait impensable de garder tout cela à l’intérieur. » Elle se fait vomir. Il ajoute : « la boulimie n’est pas un repas, pas le temps de cuisiner et de mettre le couvert, il faut se remplir un point c’est tout ». C’est une pulsion, un besoin systématique et tyrannique.
Les anorexiques tout comme les boulimiques ont une vision fausse d’elles-mêmes tant psychologiquement (elles se sentent inférieures) que physiologiquement (elles se voient très grosses alors que souvent elles sont plutôt maigres).
L’orthorexie, moins connue du grand public, ne se traduit pas par le fait de consommer un volume et une quantité de nourriture inappropriés mais par une véritable obsession de la qualité de celle-ci. Pour les orthorexiques, qui sont essentiellement des femmes adultes, manger de manière saine est une obligation de chaque instant, dans le but de garder la ligne ou d’entretenir son corps. « L'orthorexie n'est pas une maladie à proprement parler. C'est un trouble alimentaire qui n'a pas de conséquences sur la santé. En revanche, il peut avoir des conséquences sur la vie quotidienne, familiale et sociale. Et peut évoluer vers un comportement plus pathologique, comme l'anorexie. »

Quelles sont les conséquences de ces pathologies ?
Concernant l’anorexie, la privation alimentaire va évidemment avoir des conséquences sur l’organisme : chute de cheveux, insomnies, fatigue permanente, sensation de froid, perte de mémoire, disparition des règles. Plus les privations sont intenses, plus les conséquences sont graves : décalcification, ostéoporose, malaises, chutes de tension. Tous ces dérèglements peuvent à terme menacer la vie de la personne.
Les vomissements provoqués pour contrer les effets de la crise boulimique entraînent une baisse de potassium dans le sang responsable de troubles du rythme cardiaque graves, comme la mort subite.
Elles engendrent également des conséquences psychologiques. En général, les personnes atteintes de ces maladies sont repliées sur elles-mêmes, ne voient plus leurs amis, et tombent facilement dans la dépression.

Si la minceur obsède tellement les individus, c’est parce qu’elle promet en quelque sorte l’accomplissement de soi. En effet, on pense qu’être belle et mince nous donnera davantage d’importance au regard des autres (être un modèle, être admiré) en nous procurant un sentiment de supériorité. Que cela nous offrira également plus de facilité à arriver à nos fins en termes de séduction et d’attirance, nous ouvrira plus de portes et nous permettra d’accéder avec plus de certitude et de confiance, à la réussite dans le domaine professionnel souhaité. Elle nous promet tout simplement d’être en phase avec les normes sociétales et culturelles et de nous récompenser pour notre conformisme. Le corps véhicule et symbolise toute une série de significations qui viennent à façonner les représentations que l’on se fait de soi-même. Les pressions grandissantes quant à la poursuite de la minceur et l’adhésion aux images surréalistes diffusées par les supports médiatiques entraînent des effets dévastateurs, notamment au niveau de l’estime de soi et des pathologies qui ont des conséquences négatives sur la santé.
Mais s’échappe-t-on d’une “prison dorée” ?
Léa Frieh

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