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Le Binge viewing ? Veni, Khaleesi, Vici…

  • 26 janv. 2016
  • 3 min de lecture

Depuis son avènement au cours des années 90, le numérique a profondément modifié l’économie des industries culturelles en redéfinissant à la fois les conditions de production et de diffusion des œuvres, mais surtout en démocratisant de nouveaux usages de consommation. Si vous vous êtes déjà adonné au visionnage, affalé dans votre canapé, d’une saison entière de votre série préférée, navré de vous l’apprendre mais vous avez cédé aux sirènes du binge viewing.

C’est grave docteur ?

Deux grands modes de consommation télévisuelle cohabitent désormais : le premier consiste à respecter la temporalité fixée par les diffuseurs, le second à s’en affranchir et à opter pour une télévision à la carte. La “consommation ramassée” (ou immersive) coïncide avec l’apparition de différents facteurs :

  • l’arrivée à maturité des technologies de l’information (TV connectée)

  • l’expansion sociale de l’ADSL

  • la délinéarisation des contenus télévisuels, désormais disponibles sur de nombreuses interfaces

  • la fragmentation de publics désireux de voir leurs programmes favoris à l’heure souhaitée

  • une offre en constante évolution (catch-up TV, streaming, VàD, SVàD, TIVO)

  • le taux d’équipement très élevé des ménages

  • l’évolution des pratiques de consommation des contenus et des usages sociaux

  • l’irruption de nouveaux acteurs dans l’audiovisuel (Netflix, OCS, Hulu Plus, Canal Play, Zive)

  • une tendance, devenue un effet de mode

L’époque porte à l’affirmation de soi par la quête incessante de nouvelles expériences et il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il y a de moins en moins d’actes de consommation ou de communication sans mise en scène de soi. En matière culturelle, les frontières entre normalité et pathologie finissent par se brouiller, au point qu’il n’est plus aussi facile de différencier l’une de l’autre.

Pour preuves, la mode du selfie (egoportrait) et ses dérivés (duck face, selfie miroir, hot dog legs selfie, belfie, drelfie et autre selfie photobomb), la banalisation de l’alcoolisation excessive (binge drinking), les pratiques alimentaires et sportives compulsives (binge eating _ binge running) ou, plus confidentiel, le trop-plein réflexif (binge thinking), sans que l’on sache au juste s’il faudrait s’inquiéter de ces tendances ou simplement attendre que jeunisme se passe.

« Enfant de l'image et du zapping, cette génération a du mal à supporter l'attente, le différé. C'est tout tout de suite ou rien. Ce sont des consommateurs, habitués à prendre et à jeter. Ils zappent tout le temps, passent d'un monde à l'autre, sur la Toile, dans les jeux vidéo », analyse le docteur Pommereau.

« On est dans une société addictogène, qui incite à démultiplier les sensations fortes. C'est devenu la règle. Cette société met en avant la notion d'individu plutôt que la notion de groupe. Elle valorise la réponse “instantanée et intense”. On est aussi dans une société de la performance. », analysait en 2013 Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien, président de la Fédération Addiction.

De la performance et du vintage.

La preuve : le retour en grandes pompes le 24 janvier sur la Fox de “la” série des nineties, X-Files. « Même conscient de la qualité sans doute relative, le fan qui s’était juré de ne pas rechuter est prêt à oublier la déception ressentie devant les dernières saisons dans l’espoir d’un shoot régressif. Et puis six épisodes, ça passe vite. On tente alors de se convaincre par tous les moyens. » Le lexique employé par le journaliste de Libération Alexandre Hervaud est là pour en témoigner : les substances, produits et programmes psychoactifs ont décidément le vent en poupe.

Entre soirées-marathons organisées par les chaînes et savoir-faire des showrunners (David Simon, Carlton Cuse, Beau Willimon, Weiss & Benioff…), difficile en effet de ne pas céder à la tentation,

d’autant que les grands médias sont les premiers à relayer la diffusion imminente des séries “à ne rater sous aucun prétexte” sur les différentes chaînes.

Les sériphiles le savent mieux que quiconque et en redemandent : pas de séries-cultes sans cliffhanger à chaque fin d’épisode, pas d’intrigue sans arcs narratif et mythologique, pas de “contexte domestique” (Morley) sans un équipement adapté, ni de dynamique familiale ou sentimentale sans routines solidement installées, parmi lesquelles précisément les “soirées streaming”. Il faut dire que la qualité des séries s’est considérablement améliorée dans les années 2000, sous l’effet conjugué d’investissements financiers croissants, d’une règlementation plus libérale dans les droits de diffusion des programmes à la TV, de la professionnalisation du métier de scénariste aux Etats-Unis et de la mise au placard ou presque des loners, ces épisodes clos sur eux-mêmes. Le fossé qualitatif, qui segmentait autrefois les univers cinématographique et télévisuel à l’avantage du premier, est tombé dans les oubliettes de l’histoire.

Bien que les addictions comportementales (smartphone, jeux vidéo, shopping, sexe, golf, TV, chocolat…) figurent désormais dans le DSM-5, le binge watching ne fait pas encore l’unanimité chez les addictologues.

Les dirigeants de Netflix, eux, semblent avoir choisi leur camp.

Hypocrisie, plan com ou ironie ?

A vous de voir. Et…bonne série.

J.Hartleyb, Docteur en Sociologie politique. Enseignant à l'ISEG en MCS.

 
 
 

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