L’intérêt de l’enfant
- 26 janv. 2016
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Ian McEwan, Gallimard, 2015
« Quand un tribunal se prononce sur une question relative à l’éducation d’un mineur, l’intérêt de l’enfant doit être la priorité absolue de la Cour. » Article 1 (a), Children Act (1989)
Quand le voile de la “normalité” sociale se déchire...
Juge aux affaires familiales louée pour la sobriété de ses jugements, Fiona Maye s’est bâtie une existence toute entière dévouée au service du justiciable et de la norme juridique. Plusieurs passages de L’intérêt de l’enfant, le dernier roman de Ian McEwan, nous la dépeignent affairée, dépendante de l’idée qu’elle se fait de son rôle et de sa mission, oublieuse des exigences et des contraintes associées à sa condition de femme et d’épouse.
L’ouverture du roman est en apparence des plus convenues et académiques : son mari Jack, professeur d’Histoire de l’Antiquité avec qui elle est mariée depuis vingt ans, lui annonce sans autre forme de procès “vouloir une liaison” en reconnaissant à demi-mots avoir rencontré une femme plus jeune. Dans ces premières lignes affleurent pourtant à la fois la trame et l’écueil même des épreuves qui l’attendent : la remise en cause de ses certitudes les plus établies sur la solidité de l’amour, la facilité troublante avec laquelle le conformisme amoureux se mue en rancœur et en ressentiments, la crainte des rumeurs et des commentaires que ne manquera pas de provoquer dans le microcosme londonien l’annonce de leur séparation, l’impossibilité pour elle d’avoir à assumer une situation maintes fois entendues et jugées dans l’exercice quotidien de sa profession.
Dans son roman Sur la plage de Chesil (2008) déjà, Ian McEwan ne ménageait pas ses personnages et ne nous cachait rien d'un quotidien terne à force “d'ennui et de désirs mêlés”, de compromis s'apparentant à des déroutes, d'interrogations éperdues sur les désirs de l'autre ou des entorses consenties aux belles résolutions conclues lors de trop rares effusions.

Dans L’intérêt de l’enfant, le couple est un carcan rassurant mais terne, traversé de règles implicites et de non-dits qui lui assurent sa permanence apparente dans le temps. Dans l’esprit de McEwan, si les rêves de jeunesse conservent toute leur acuité pour peu qu’on les réveille de leur torpeur, l’entêtement à vouloir interpréter un rôle finit toujours par ternir les plus belles intentions. Ainsi, dans le couple Maye, les rares moments d’abandon et de fuite à deux, hors des contingences de la réalité, sont-ils intimement associés à l’écoute de la musique le soir. Mais c’est sans compter avec l’abnégation, le sens du devoir, l’obsession de servir des causes « qui n’attendent pas » auxquels se plie “My Lady”, ainsi que la nomment respectueusement ses subordonnés, ses confrères et les plaignants. Entre deux verres, au détour de conversations à bâtons rompus sur leurs métiers respectifs, l’attention de Fiona reste accaparée par les procédures en cours, quitte à perdre le fil de sa propre histoire et la conscience de la présence de l’autre, qui n’est plus alors qu’un simple élément du décor.
“Comment en était-elle arrivée là ? Au fil d’un lent contrepoint exécuté avec Jack pendant deux décennies, les dissonances apparaissant, puis s’estompant, pour être réintroduites par elle dans ses moments d’inquiétude, voire d’effroi, à mesure que ses années de fertilité s’écoulaient jusqu’à ce qu’il soit trop tard, et qu’elle ait été trop occupée ou presque pour s’en apercevoir.”
La “deuxième naissance” d’Adam Henry
“Un enfant ne devrait pas se laisser mourir au nom d’une religion.”
Point commun de nombreuses affaires dans lesquelles Fiona Maye eut à statuer, des divergences morales et deux systèmes de valeurs qui s’affrontent : comment préserver l’intérêt de l’enfant lorsque les normes sociales, juridiques et religieuses entrent en conflit au gré des circonstances ou des hasards de l’existence ? Quelques mois plus tôt, face au dilemme posé par deux frères siamois, dont l’un, qui ne possédait pas assez d’alvéoles pulmonaires dans la cage thoracique, menaçait d’entraîner à terme son frère dans la mort, elle s’était opposée au choix de parents, inébranlables dans leur foi catholique, qui refusaient de cautionner une opération condamnant le plus faible pour permettre à l’autre de survivre. “Cette cour, avait-elle déclaré en substance, est une cour de justice, non un comité d’éthique, et nous avons donc pour devoir d’appliquer les textes de loi pertinents à la situation qui nous est présentée _ une situation unique en son genre.” Rappelant que l’archevêque de Westminster s’était alors fendu de propos pour le moins définitifs, arguant qu’il préférait voir mourir les deux pour ne pas entraver la volonté de Dieu, elle en avait rejeté l’esprit comme la lettre, tout en reconnaissant que la justice elle-même “connaissait des problèmes similaires quand elle autorisait les médecins à laisser mourir d’asphyxie, de déshydratation et de faim certains patients dans un état désespéré, tout en leur refusant le soulagement immédiat d’une injection létale.”
L’étude de caractères de McEwan prend toute sa densité formelle et narrative quand survient le « cas » Adam Henry. Comme dans Délire d’amour (1999) et dans l’époustouflant Samedi (2006), McEwan plonge ses personnages dans le tourbillon de questionnements sans réelle issue, faute de pouvoir maîtriser toutes les variables. Elevé depuis son plus jeune âge dans les préceptes du mouvement pré-millénariste des Témoins de Jéhovah, Adam Henry est atteint de leucémie. Ses médecins, alarmés par la détérioration de son état physique, souhaite lui administrer plusieurs transfusions sanguines, prohibées par le Collège central basé à Brooklyn depuis 1945 sous peine d’excommunication. Appelé à la barre, son père Kevin reste fidèle à la lecture pour le moins orientée de certains passages de la Bible : “Mélanger son propre sang avec celui d’un animal ou d’un autre être humain est une souillure, une contamination. C’est le rejet du merveilleux cadeau fait par le Créateur. Voilà pourquoi Dieu l’interdit catégoriquement dans la Genèse, le Lévitique et les Actes des Apôtres.” Il en profite pour rappeler que l’indépendance d’esprit a été encouragée par Satan en octobre 1914 pour détourner les fidèles de leur foi et que l’avortement et l’homosexualité restent des péchés.
De son côté, l’avocat de la famille avance un premier motif pour contester le protocole thérapeutique des médecins : de nombreuses pathologies seraient directement imputables aux transfusions sanguines _ hépatites, maladie de Lyme, paludisme, syphilis, maladie de Chagas, affections respiratoires, séropositivité, maladie de Creutzfeld-Jakob. L’argutie rapidement invalidé par la partie adverse, il se réfère alors à un article paru dans l’American Journal of Otolaryngology : « La chirurgie sans transfusion est devenue une pratique courante, et pourrait bien être considérée à l’avenir comme la norme ».
A trois mois de sa majorité légale, l’affaire devrait être entendue : toujours mineur, Adam Henry est censé se plier à l’ordonnance d’injonction du Tribunal. Un doute pourtant s’est immiscé dans l’esprit de Fiona Maye suite aux témoignages de proches et de l’assistante sociale : le jeune patient semble doté d’une intelligence vive, d’une résolution sans failles et d’un sens de la répartie qui en a dissuadé plus d’un de lui opposer des arguments contradictoires. Mais son jugement et ses capacités cognitives n’ayant pas encore été altérés par la maladie, comment le convaincre de s’écarter de préceptes dogmatiques ayant jusque-là structuré son existence en faisant valoir des motivations incompatibles avec les normes en vigueur dans sa communauté d’appartenance ?
“Il est illogique d’avoir un double système de valeurs, mais le savoir ne nous en protège pas.”
Une affaire précédente avait été l’occasion pour Fiona Maye de définir les fondements du bonheur pour un enfant : “L’indépendance intellectuelle et financière, l’intégrité, la compassion et l’altruisme, un travail gratifiant par le degré d’implication requis, un vaste réseau d’amitié, l’obtention de l’estime d’autrui, les efforts pour donner un sens à son existence, et la présence au centre de celle-ci d’une relation significative, ou d’un petit nombre d’entre elles, reposant avant tout sur l’amour.” Désireuse de prendre une décision raisonnable, elle est étrangement perturbée à l’évocation par un témoin de l’inclination d’Adam Henry pour les poèmes. Forte de ses convictions et d’une jurisprudence explicite _ le juge Linley n’a-t-il pas rappelé dansun jugement en 1893 que « l’intérêt de l’enfant ne se mesure pas en termes purement financiers, ni matériels. Son bonheur, son bien-être doivent se conformer au concept philosophique de la vie bonne » ?, elle se rend à l’hôpital pour s’entretenir avec lui et évaluer sa détermination. Fiona Maye sait devoir trouver à la fois un prédicat moral opposable au droit inaliénable d’un individu à décider de sa propre vie et un argument juridique opposable à la fois à l’article 8 du Family Reform Act de 1969 et au concept de “compétence de Gillick” qui énonce tous deux sensiblement le même principe : « Le consentement d’un mineur de plus de seize ans à un traitement chirurgical, médical ou dentaire qui, en l’absence de consentement, constituerait une violation de sa personne aura le même poids que si le patient était majeur ». Elle tient à s’assurer qu’Adam Henry a une claire conscience des souffrances qui ne manqueront pas de survenir dans les semaines à venir : sensation de noyade, hémorragies internes, défaillance de la fonction rénale, risque d’accident vasculaire cérébral, séquelles neurologiques. Au grand soulagement des parents qui ne pouvaient se dédire sans risquer de renier leur foi, My Lady finit par s’opposer à la volonté du jeune homme et décide de faire valoir son intérêt, en dépit du respect et de l’impression favorable que ce dernier lui a inspiré. En droit, la norme triomphe parfois de la morale...
“Le refus d’un traitement médical est un droit fondamental pour un adulte. Or Adam est tout proche de l’âge où il aura le droit de décider par lui-même. Qu’il soit prêt à mourir pour ses convictions religieuses prouve leur profondeur. Que ses parents soient prêts à sacrifier au nom de leur foi un enfant tendrement aimé révèle le pouvoir des croyances auxquelles adhèrent les Témoins de Jéhovah. (...) Il n’entre pas dans les méthodes de cette secte chrétienne d’encourager les débats et la contradiction au sein de la congrégation, que les fidèles appellent d’ailleurs « le troupeau » _ un terme approprié dira-t-on. Je ne crois pas que les avis d’Adam, ses opinions, soient entièrement les siens. Son enfance a consisté en une exposition ininterrompue à une vision monochrome du monde, par laquelle il a forcément été conditionné. (...) Les TJ, comme d’autres religions, ont une idée claire de ce qui nous attend après la mort. Cette cour ne se prononce pas sur la vie après la mort, qu’en tout état de cause Adam découvrira un jour par lui-même ou pas. Dans l’intervalle, et dans l’hypothèse d’une guérison, elle considère que l’intérêt d’Adam est mieux servi par son amour de la poésie, sa passion récente pour le violon, la possibilité d’exercer sa vive intelligence et d’exprimer sa nature tendre et espiègle, et par tout ce que la vie et l’amour ont à lui offrir.”
L’art du contrepoint pour se défier des normes ?
De facture très académique, d'une concision confinant parfois au dépouillement dans la description qu'il fait des à-côtés factuels de l'histoire, Ian McEwan dresse un portrait doux-amer de personnages emportés par les courants contraires d'un destin qui ne les ménage que pour mieux signer leur défaite finale. Passé maître dans l’art du contrepoint littéraire, son écriture entremêle plusieurs lignes mélodiques, des parenthèses dans le récit qui constituent autant de scansions guidant le lecteur vers l’introspection.
Quelle décision aurions-nous pris à la place de chacun des protagonistes : Adam Henry, ses parents, la Juge, son mari, les « anciens » des Témoins de Jéhovah venant quotidiennement à son chevet ?
Comment croire en l’infaillibilité de la Justice si ceux qui en sont à la fois les représentants et les dépositaires doutent de la dimension normative de certaines de leurs décisions ?
La rencontre entre Adam et Fiona à l’hôpital sera le préambule à quelques autres, trop rares aux yeux du jeune homme, toutes marquées du sceau de la timidité, de l’indécision et des questionnements intimes, comme si chacun avait attendu que l’autre apparaisse dans sa vie pour lui donner une nouvelle orientation, choisie cette fois en conscience. Le contact fugace de leurs lèvres signera la fin de leurs entrevues et le retour à une forme de normalité et de convenance, à défaut d’en éteindre le souvenir.
“L’intérêt de l’enfant, son bien-être, tient au lien social. Aucun adolescent n’est une île. Adam était venu la retrouver, cherchant ce que tout le monde cherche, et que seuls les gens qui croient à la liberté de pensée, et non au surnaturel, peuvent donner. Du sens.”
L’affaire Henry sert de prétexte pour sonder les souvenirs de Fiona Maye, ses espoirs refoulés après les premiers frémissements de l’amour à l’adolescence, le jeu d’esquives nécessaires pour continuer à croire en sa liberté dans la servitude volontaire du couple. Que reste-t-il de nos espérances envolées, de ces rêves refoulés et reportés sine die en attendant de meilleurs lendemains ? McEwan pousse le lecteur dans ses retranchements, comme il avait déjà su si bien le faire dans Expiation (2003) et Amsterdam (2001). Avec la bienveillance d’un père, il accompagne ses personnages du regard, sans les juger ni leur faire endosser tout le poids de leur méprise. Il nous interpelle pour interroger notre conception de la liberté dans une société qui contraint en réalité plus qu’elle n’autorise, qui nous enjoint à croire par défaut plutôt qu’à remettre en cause des valeurs et des représentations parfois surannées.
Le temps d’un concert, Fiona Maye retrouvera les ailes de la liberté en interprétant un An die Musik de Schubert aux accents berlioziens. Comme elle, le lecteur se surprend alors à rêver d’écarts discrets à la norme pour retrouver certains fils d’Ariane perdus chemin faisant. De cette rencontre improbable entre deux êtres aux passions proches _ elle, pianiste émérite, mélomane éprise des partitas de Bach, des Rückert-Lieder de Mahler, des lieds de Schubert, de quatuor à cordes de Haydn ou des Nuits d’été de Berlioz mais goûtant peu les improvisations de Keith Jarrett, lui, poète touché par l’inspiration, se piquant de maîtriser un jour toutes les subtilités du violon _ Ian McEwan tire au final une fable morale cruelle, terriblement dans l’air du temps, ayant deux points d’orgue : la musique comme filigrane à la compréhension de ce qui se joue à l’intérieur d’un couple, le contrepoint pour mieux appréhender la complexité de questions morales ne relevant en définitive de la compétence d’aucune sphère, ni sociétale, ni religieuse, ni éthique, ni médicale, ni intime.
De l’idéalisation de l’Autre aux premières désillusions, de la cristallisation amoureuse au désir de revivre éternellement cet instant, les personnages des romans de McEwan se débattent contre eux-mêmes autant que contre les diktats et les règles institués par d’autres. Demeure une question lancinante, dérangeante à force de ne pas trouver sa résolution :
Comment juger de la valeur d’une norme que d’autres s’imposent en toute conscience à eux-mêmes ?
J.Hartleyb, Docteur en Sociologie politique. Enseignant à l'ISEG en MCS.

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